Barbe Acarie, bienheureuse femme de la charité . par Sylvain Rakotoarison mercredi 18 avril 2018

« Nous devrions être bien aises quand il se présente quelque action de charité et être toujours prêts à quitter toutes nos dévotions pour cela (…). Il n’est rien de petit en ce qui pourrait servir la charité. Une âme ne peut jamais bien faire si elle ne se jette à perte de vue entre les bras de la Providence divine, parce qu’alors Dieu semble obligé par sa promesse de l’assister (…). On ne peut se fier aux moyens humains, mais à la Providence. Mais il faut se fier aux moyens humains comme s’il n’y avait pas de Providence. ».

Ce n’est pas un hasard si une institution de la République pourtant laïque, un comité Théodule pourrait-on dire, a inscrit le quatrième centenaire de la mort de Barbe Acariedans l’annuaire de 2018 : il s’agit de la Mission aux Commémorations du Ministère de la Culture créée en 1997. Pourquoi la République veut-elle faire la promotion d’une femme religieuse, mystique, qui fut béatifiée en pleine Révolution française ? Peut-être parce qu’elle fait partie de l’histoire de France, tout simplement, avec sa plus grande humilité pourtant. C’est elle qui a introduit l’Ordre du Carmel réformé en France, ce qui donna lieu à un ressourcement spirituel très important, à une renaissance spirituelle au XVIIe siècle.

Est-elle toujours d’actualité en 2018 ? Peut-être. Barbe Acarie est célébrée comme une mystique mais aussi, d’abord, concrètement, comme une femme moderne, une épouse, une mère, puis une religieuse. Alors qu’elle pouvait profiter d’une vie facile, riche, belle et cultivée, brillante en société, elle préféra se focaliser sur la détresse de ses prochains sans s’occuper de son confort personnel.

Barbe Acarie est morte à Pontoise le 18 avril 1618 à l’âge de 52 ans. Elle est née le 1er février 1566 à Paris sous le nom de Barbe Avrillot. Elle a vécu dans l’époque troublée des guerres de religion. La Ligue, dirigée par le duc de Guise (1550-1588), représentant les catholiques, ont pourchassé les protestants. Le père de Barbe Acarie fut l’un des militaires de la Ligue.

Il faut se rappeler le contexte historique de l’époque.

Le Concile de Trente s’est achevé le 4 décembre 1563, il avait pour but de réagir au développement du protestantisme par une réforme de l’Église catholique, mais cette réforme n’a pas pu encore s’appliquer en France à cause des guerres de religions.

En effet, le 1er mars 1562 à Vassy (près de Joinville), une cinquantaine de protestants furent massacrés par les troupes du duc de Guise. Peu après, le 24 août 1572, ce fut le massacre de la Saint-Barthélemy. Ce fut le début des guerres de religions en France. Les crimes de la future Ligue avaient pour but de protester contre l’édit royal de janvier 1562 qui laissait une relative liberté de culte aux protestants. Henri de Guise créa la Ligue catholique en 1576 (soutenue par l’Espagne), se rendit maître de la ville de Paris le 12 mai 1588 mais fut assassiné le 23 décembre 1588 à Blois sur ordre du roi pourtant très catholique Henri III (1551-1589). Par vengeance, ce dernier fut lui-même assassiné le 2 août 1589. Le duc de Guise avait pour objectif de prendre le pouvoir, ce qui créait un véritable danger pour le roi qui avait été chassé de Paris par lui.

Sans descendance, le dernier des Valois laissa la couronne au futur Henri IV (1553-1610), roi de Navarre (et époux de la reine Margot, sœur d’Henri III), protestant, qui fit le siège de Paris en 1590, puis, comprenant qu’il ne serait jamais accepté sans cela, il s’est converti au catholicisme le 25 juillet 1593 à Saint-Denis pour se faire sacré roi de France le 27 février 1594 à Chartres, reconnu par le pape le 7 décembre 1595. Le conflit religieux s’est alors momentanément éteint avec l’Édit de Nantes signé le 30 avril 1598. Henri IV fut par la suite, lui aussi, assassiné le 14 mai 1610.

Ce trop bref résumé historique peut donner une petite idée de l’environnement dans lequel Barbe Acarie vivait. Elle était dans une famille de ligueurs et plus tard, sa belle-famille aussi était dans la Ligue.

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Enfant, elle étudia dans un internat religieux, chez les Clarisses de Longchamp, jusqu’à l’âge de 13 ans. Sa mère l’en a retirée parce que la fille voulait devenir religieuse, or, ce n’était pas du tout ce que sa famille voulait. Après avoir maintes fois résisté à sa mère qui ne la portait pas en amour, elle se résigna à se marier en 1882, à l’âge de 16 ans, avec l’homme qu’on lui « donna », Pierre Acarie (1560-1613), l’un des riches dirigeants de la Ligue catholique.

Malgré ce mariage forcé, aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, ce mariage fut heureux et d’amour sincère, fidèle et réciproque, à tel point que Barbe Acarie fut par la suite célébrée aussi comme une épouse exemplaire, et aussi comme une mère modèle, celle de six enfants qu’elle a éduqués avec amour mais aussi droiture, en leur inculquant l’attachement à la vérité. Elle a toujours voulu que ses enfants fissent ce qu’ils voulaient faire eux-mêmes de leur vie, et ses trois filles entrèrent d’elles-mêmes, sans encouragement maternel, au futur carmel que leur mère avait créé…

Manquant d’amour de sa mère pendant son enfance, Barbe Acarie avait « cultivé » une certaine proximité avec la Vierge Marie qui était, en quelques sortes, sa mère de substitution. Le texte narrant sa biographie insiste sur cette enfance : « Il résulte de cette enfance difficile, une grande sensibilité à la souffrance d’autrui, une capacité remarquable au renoncement jusqu’au mépris de soi, un silence volontaire sur une vie mystique étonnement riche. ».

En 1587, après plusieurs années faciles dans sa belle-famille aisée, elle entra dans une vie caritative et mystique. Elle arrêta de briller en société, de s’habiller richement, et se consacra aux plus démunis. Elle se démena pour secourir les blessés en 1589 à Senlis puis en 1590 lors du siège de Paris. Elle accueillit chez elle tous ceux qui en avaient besoin. En 1593, elle a eu ses premiers stigmates, invisibles mais qui la faisait souffrir régulièrement, et reconnus par l’Église catholique.

Malgré des problèmes de santé (notamment à cause d’une chute à cheval) et d’autres épreuves familiales, car son mari, après la défaite de la Ligue et la victoire d’Henri IV, a vu ses biens confisqués et a dû s’exiler entre 1594 et 1599, elle a toujours cherché à aider les autres, avec courage et joie. Pendant cette période, elle vécut très pauvrement et sa famille (celle de son côté) ne l’aida pas (elle ne revit son père que pour l’accompagner dans la mort en 1602).

À partir de 1599 et l’apaisement religieux grâce à l’Édit de Nantes, son mari a pu revenir en France et a retrouvé ses biens (en 1598), notamment son hôtel particulier dans le Marais à Paris. Barbe Acarie, de plus en plus mystique, aurait eu la vision de la Vierge en 1599, ce qui l’encouragea à recevoir de nombreuses personnalités, notamment religieuses dans le « salon Acarie ». Y furent invités notamment saint Vincent de Paul et saint François de Sales, mais aussi son cousin, également un cardinal, et même Marie de Médicis.

En 1601, elle aurait eu deux apparitions de Thérèse d’Avila (1515-1582). Qui était Thérèse d’Avila ? Elle fut l’une des « figures majeures de la spiritualité chrétienne ». Elle a réformé l’Ordre du Carmel espagnol au point d’en devenir un ordre religieux à part entière, autonome, l’Ordre des Carmes déchaux qui allait « envahir » toute l’Europe au XVIIe siècle. Mystique, déclarée docteure de l’Église catholique (la première femme) le 27 septembre 1970 par Paul VI, Thérèse d’Avila fut béatifiée le 14 avril 1614 par Paul V, puis canonisée le 12 mars 1622 par Grégoire XV.

Donc, c’est intéressant de bien noter qu’en 1601, lorsqu’elle serait apparue à Barbe Acarie, Thérèse d’Avila n’était encore ni sainte ni même bienheureuse. Et que lui aurait-elle dit ? D’aller essaimer le Carmel réformé en France. L’année suivante, une nouvelle apparition de Thérèse d’Avila l’aurait encouragée à ce qu’elle devînt elle-même sœur converse. Elle participa à la fondation du premier Carmel réformé en 1604 à Paris. Ses trois filles y entrèrent (sans qu’elle ne les ait encouragées), l’une, Marguerite (1590-1660) le 15 septembre 1605 et les deux autres, Marie (1585-1641) et Geneviève (1592-1644), le 23 mars 1608.

Depuis deux décennies, il y a eu des tentatives pour implanter depuis l’Espagne le Carmel réformé en France, à la fin du XVIe siècle, mais les relations entre l’Espagne et la France étaient politiquement assez mauvaises (l’Espagne ayant soutenu la Ligue catholique qui a été défaite). Jean de Quintanadoine de Brétigny (1556-1634), prêtre de Rouen, qui voulut introduire le Carmel réformé en France dès 1582, fut « séduit » par cet ordre monastique à la suite d’une rencontre au Carmel de Séville, mais déçu de n’être pas parvenu à l’implanter en France, il se mit à traduire en 1601 l’œuvre spirituelle de Thérèse d’Avila. Barbe Acarie l’a lue.

Ce fut à partir de ces lectures qu’elle aurait eu ses apparitions. Les amis ecclésiastiques de Barbe Acarie furent eux aussi « séduits » par l’idée d’installer le Carmel réformé de Thérèse d’Avila en France, et tout se débloqua en quelques années pour en fonder un premier le 15 octobre 1604 à Paris, comme déjà indiqué.

Plus précisément, le pape Clément VII accepta le 3 novembre 1603 la création de ce premier carmel réformé en France mais il a fallu que Barbe Acarie envoyât en Espagne son cousin Pierre de Bérulle (1575-1929), futur cardinal, avec une lettre de recommandation d’Henri IV, pour convaincre les carmélites espagnoles de missionner quelques-unes des leurs, dont deux élèves directes de Thérèse d’Avila, Anne de Jésus (1545-1621) et Anne de Saint-Barthélemy (1549-1626), pour ouvrir le Carmel de l’Incarnation, rue Saint-Jacques à Paris, premier carmel en France (qui fut rasé en 1797). En 1644, seulement quarante ans plus tard, le Carmel français était déjà composé de cinquante-cinq monastères ! (À la mort de Barbe Acarie, il y avait déjà vingt-sept carmels !).

En 1606, une maladie a mis Barbe Acarie dans un état de coma puis, à son réveil, avec l’esprit d’un enfant. Lorsque son mari est mort le 17 novembre 1613 (d’une courte et pénible maladie), la veuve se destina à la vie monacale. Barbe Acarie, en mauvaise santé, entra au Carmel comme (simple) sœur converse le 15 février 1614 sous le nom de sœur Marie de l’Incarnation, d’abord à Amiens (où elle enseigna et conseilla beaucoup les novices et les carmélites, mêem la prieure), puis à Pontoise en décembre 1616 où elle est morte le 18 avril 1618, il y a exactement quatre cents ans. Les gens crièrent alors : « La sainte est morte, la sainte est morte ! ». Tous ceux qui la connaissaient l’avaient déjà canonisée de son vivant.

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Carmélite pendant ses quatre dernières années de vie, Barbe Acarie fut un modèle spirituel pour beaucoup de monde, au point que furent publiés après sa mort des ouvrages de spiritualité d’elle-même ou inspirés par elle-même, en 1621, « La Vie admirable de Sœur Marie de l’Incarnation », et en 1622, « Les Vrais Exercices de Sœur Marie de l’Incarnation composés par elle-même » qui fut réédité très souvent partout en Europe. Barbe Acarie fut béatifiée le 5 juin 1791 par Pie VI, sous le nom de bienheureuse Marie de l’Incarnation.

Après un colloque international les 12 et 13 avril 2018 à l’Institut catholique de Paris sur « Mystique, politique et société au lendemain des guerres de religion » et une commémoration le dimanche 15 avril 2018 au carmel de Pontoise, une autre journée consacrée à Barbe Acarie a lieu le samedi 5 mai 2018 en l’église Saint-Joseph-des-Carmes à Paris à partir de 10 heures, avec conférences, célébration, projection d’un film documentaire (réalisé par Marlène et Xavier Goulard) et pique-nique.

Quelques citations de Barbe Acarie…

L’humilité : « L’âme humble est toujours vigoureuse, toujours courageuse, toujours prête d’entreprendre de grandes choses. ».

La faute : « Quand nous sommes tombés en quelque faute, s’amuser à faire des retours sur sa faute, avec peine, c’est amour-propre et perte de temps (…). Quand nous faisons des fautes extérieures et qu’on voit ce que nous sommes, nous devons bien avoir regret de notre faute, mais nous devons aussi être bien aises de ce que, par-là, on connaître ce que nous sommes (…). C’est le plus grand bien qu’on puisse nous faire que de nous reprendre de nos fautes. ».

Se consacrer à la vie spirituelle : « Maintenant, mon Dieu, je suis toute à vous. C’est pourquoi je prendrai la hardiesse de demander non seulement vos dons et vos grâces, mais aussi vous-même, et spécialement en la réception de votre très précieux corps, en ce Saint Sacrement que je désire recevoir pour être plus parfaitement conjointe et unie avec vous. ».

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 avril 2018)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Dossier de documentation sur Barbe Acarie (à télécharger).
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Maurice Bellet.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
Le coup de Jarnac.
Concini.
La révocation de l’Édit de Nantes.
Philippe V.
François Ier.
Louis XIV.
Lully.
L’émigration irlandaise.
La laïcité française depuis 1905.

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